Société de l'eau souterraine de l'Abitibi-Témiscamingue



Menaces à l’eau souterraine



Il n’est pas facile de discerner les enjeux qui touchent principalement les eaux souterraines (plutôt que les eaux de surface). Cette séparation est facilitée sur la majorité du territoire de l’Abitibi-Témiscamingue par la présence d’une couche argileuse qui isole et protège les aquifères au roc ainsi que les aquifères granulaires enfouis.

Mais d’autres portions du territoire, notamment les eskers semi-enfouis, comportent des aquifères qui sont en lien beaucoup plus direct avec d’autres composantes du cycle hydrologique. Cela implique également une vulnérabilité accrue aux activités exercées en surface et de multiples sources de contamination potentielles, que ce soit par lixiviat, phénols, drainages acides, nitrates, arsenic, herbicides ou autres.

Et puis il y a également les risques de surexploitation de la ressource. En théorie, le calcul est très simple: l’ensemble des prélèvements ne devrait pas dépasser le taux de recharge naturelle d’un aquifère. Mais en pratique, la recharge est très difficile à mesurer et comporte une grande marge d’erreur. C’est pourquoi il est essentiel d’investir dans la recherche à ce niveau.



Pompage minier


Pompage minier 1


En 2010, l’Abitibi-Témiscamingue compte près de 50 % des mines québécoises actives au Québec, ce qui en fait la plus importante région minière de la province. Afin de maintenir les galeries et les fosses à sec, les compagnies minières doivent pomper de grands volumes d’eau souterraine, ce qui crée un cône de rabattement de la nappe phréatique centré sur le point le plus profond de l’exploitation.

Dépendamment de la position du gisement, de la profondeur de la mine et de la composition du sol, la superficie de rabattement peut affecter le niveau des puits environnants dans un rayon plus ou moins grand et éventuellement déborder les limites géographiques des titres miniers de la compagnie. Les taux d’extraction varient bien entendu en fonction de la profondeur de la mine, et c’est donc souvent dans les dernières années d’exploitation que le taux de pompage et la superficie du cône de rabattement atteignent leurs maxima. 

Dans l’exemple illustré à ci-dessous, l’exploitation d’une mine n’a pas d’impact sur les prises d’eau avoisinantes pendant les 10 premières années d’exploitation, mais finit par affecter un puits après 15 ans. À noter également que la superficie de rabattement n’est pas symétrique et qu’un puits situé plus près de la mine qu’un autre ne sera pas forcément affecté en premier.


Pompage minier 2


Lors de la Commission Beauchamp en 2000, plusieurs grands consommateurs d’eau avaient été répertoriés au Québec. Collectivement, les 35 mines actives abitibiennes se classaient premières pour leur consommation d’eau souterraine, avec 20 800 000 m3 pompés par an en moyenne*, l’équivalent de 7000 piscines olympiques ou de 11 fois le volume du stade olympique de Montréal. Le cône de rabattement dû au pompage minier est considéré comme un inconvénient incontournable et il n’y a actuellement pas ou peu de recherche de mesures de mitigation qui pourraient en réduire l’étendue.

La Loi sur les mines ne prévoit pas de compensation particulière pour ce type d’impact, tant au niveau des puits privés que des puits publics, mais les compagnies minières prennent le plus souvent l’initiative d’assurer les compensations nécessaires et pertinentes. Il est également à noter que le pompage minier des eaux souterraines est désormais soumis au règlement sur la redevance exigible pour l’utilisation de l’eau (article 2), au taux de 0,0025 $ par m3 d’eau souterraine pompé.

*Bureau d’audiences publiques sur l’environnement. 2000, L’eau, ressource à protéger, à partager et à mettre en valeur. Rapport #142, Tome II, 293 p.




L’empreinte sur l’eau de l’Abitibi-Témiscamingue


Empreinte sur l'eau


Quand on pense à une utilisation commerciale de l’eau souterraine, on pense tout d’abord à l’embouteillage. Mais il est important de rappeler que cette industrie ne représente qu’un faible pourcentage des utilisations commerciales totales d’eau au Québec. Il est possible que cette industrie soit fréquemment visée car elle n’effectue sur sa matière première qu’une transformation minimale (filtration et mise en bouteilles). Mais il existe en région une foule d’autres industries consommatrices d’eau dont certaines pompent probablement autant, voire plus.

L’eau est un intrant majeur dans presque tous les biens de consommation, non seulement comme composante intégrale, mais également comme intrant dans l’une ou l’autre des étapes de production. Par exemple, même si une paire de jeans ne contient pas beaucoup d’eau en soi, sa production requiert près de 11 000 litres d’eau, ce qui inclut entre autres la culture du coton nécessaire, le processus de manufacture, le transport, etc. C’est ce qu’on appelle l’« empreinte sur l’eau ».

Le bœuf est l’un des biens de consommation dont la production requiert le plus d’eau et c’est également l’une des productions agricoles les plus importantes en Abitibi-Témiscamingue. Cependant, l’essentiel de l’empreinte du bœuf témiscabitibien sur l’eau est associé à la production de fourrage et comme il n’y a pas d’irrigation des cultures en Abitibi-Témiscamingue, la très grande majorité du volume d’eau requis est fournie directement par les précipitations.

On peut calculer cette empreinte pour toute production (produits ou service), mais également pour toute consommation. On peut ainsi calculer l’empreinte sur l’eau d’une ville, d’un pays ou même à l’échelle globale. L’Abitibi-Témiscamingue et le Québec en général, ne connaissent pas de façon précise leur empreinte sur l’eau. Le gouvernement du Québec vient récemment d’adopter un règlement qui devrait rendre le calcul plus précis.

Le règlement sur la déclaration des prélèvements d’eau oblige tous les préleveurs de 75 m3j-1 et plus (industrie, commerce, municipalité, etc.) à déclarer chaque année les volumes qu’ils ont utilisée. Le premier registre devait être celui du 31 mars 2010, mais celui-ci s’est avéré être incomplet. La SESAT espère que le registre de 2011 et les suivants seront complets et conformes aux exigences du règlement.

Autrement, quelques exercices de modélisation éconoécologiques ont déjà été tentés à l’échelle internationale. Une étude de 2008 publiée sur le site Internet www.waterfootprint.corg estime l’empreinte sur l’eau des Canadiens à 5614 litres par personne par jour, alors que la moyenne mondiale est de 3405 litres par personne par jour*.

* Hoekstra, A.Y. and Chapagain, A.K. (2008) Globalization of water: Sharing the planet's freshwater resources, Blackwell Publishing, Oxford, UK



Sablières sur esker/moraine


Sablière sur esker


Les sablières témiscabitibiennes
La Commission géologique du Canada (CGC) a, au fil des ans, compilé un répertoire de toutes les sablières témiscabitibiennes. En 2009, en incluant les sablières restaurées/abandonnées, elle en avait cumulativement répertorié un peu plus de 800, dont environ 70 % se trouvent sur des eskers ou des moraines. 468 de ces sablières étaient en activité en septembre 2010*. L’identité des exploitants varie fortement : ministères, municipalités, entreprises privées, etc.

Perte de qualité du filtre naturel
Les sablières constituent une menace potentiellement importante à la qualité des aquifères granulaires parce que le retrait de matériel granulaire réduit d’autant la capacité de filtration d’un esker ou d’une moraine ce qui pourrait se traduire par une diminution de la qualité de l’eau de son aquifère.

Risques de contamination
Les eskers et moraines sont par ailleurs des sites extrêmement perméables et donc fortement vulnérables à différentes formes de contamination émanant de la surface. L’exploitation d’une sablière entraine une suppression du couvert végétal et un amincissement de la couche granulaire et donc une réduction de la protection de l’aquifère, ce qui le rend plus vulnérable à la contamination. La machinerie nécessaire à l’exploitation d’une sablière comporte des risques de contamination, particulièrement des risques de déversement d’hydrocarbures.

Impact des sablières sur les aquifères granulaires
Une étude hydrogéologique n’est requise que pour les sablières implantées à moins d’un kilomètre d’un puits municipal existant. Aucune précaution n’est prise en vue de l’implantation de nouveaux puits dans le futur ou tout simplement pour protéger des aquifères de qualité non exploités comme source d’eau potable. Le règlement sur les carrières et les sablières ne prévoit aucun suivi des eaux souterraines (mesure du niveau de l’eau ou collecte d’échantillons) pendant ou après l’exploitation. Ainsi, dans la grande majorité des cas, l’impact de l’exploitation de sablières sur les aquifères granulaires sous-jacents demeure inconnu.

Les recommandations de la SESAT
Les sablières qui sont exploitées de façon commerciale ou industrielle doivent obtenir un certificat d’autorisation émis par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP). La SESAT recommande que l’émission du certificat d’autorisation pour l’exploitation d’une sablière sur esker ou sur moraine soit conditionnelle à la démonstration qu’il n’y a pas d’aquifère majeur sur place. L’exploitation de sable et de gravier serait ainsi dirigée vers les segments non aquifères, ce qui éviterait bon nombre de conflits d’usage et préserverait la qualité des aquifères granulaires.

* Une liste complète des sablières actives peut en tout temps être fournie par le système d’aide à la gestion des opérations (SAGO) du ministère du Développement durable de l’Environnement et des Parcs (MDDEP).



Dépôts en tranchée (DET) sur esker/moraine


DET sur esker

L’Abitibi-Témiscamingue compte 69 anciens dépôts en tranchées (DET). Ces 69 sites ont servi à l’enfouissement de matières résiduelles jusqu’en janvier 2009, date limite à laquelle ils devaient être fermés, conformément au nouveau règlement sur l’enfouissement et l’incinération des matières résiduelles (REIMR). Les matières résiduelles doivent maintenant être dirigées vers des lieux d’enfouissement plus sécuritaires et mieux contrôlés, les lieux d’enfouissement techniques (LET). Comme les eskers/moraines sont des structures très perméables, ils présentent une capacité d’absorption du lixiviat supérieure à celle de la plaine argileuse environnante. C’est dans cette optique que la législation environnementale d’avant 2009 a encouragé l’aménagement de la majorité des DET témiscabitibiens sur des eskers et des moraines, sans prendre en compte les risques de contamination des aquifères granulaires qui leurs sont associés.

Conditions de fermeture
Lors du changement de législation en 2009, les exploitants des 69 DET témiscabitibiens ont bénéficié de dispositions transitoires détaillées au chapitre VIII du REIMR, ce qui permettait entre autres d’effectuer la fermeture dans les conditions prescrites par l’ancien règlement sur les déchets solides (RDS), conditions beaucoup moins contraignantes. L’article 45 du RDS prescrivait un recouvrement final de 60 cm de terre, une pente n’excédant pas 30 % et une restauration du couvert végétal. Aucun suivi environnemental n’était requis au moment de la fermeture ou dans les mois et années qui suivaient. Dans de rares cas, notamment dans le Nord-du-Québec, il est permis de poursuivre l’exploitation de DET (maintenant désignés sous l’appellation de Lieux d’enfouissement en tranchée (LEET)), mais les exploitants doivent alors assurer un suivi environnemental, particulièrement au niveau des eaux souterraines, pendant l’exploitation et après la fermeture.

Le choix d’aménagement
Les anciens DET constituent un passif environnemental qui hypothèque la qualité de l’eau de plusieurs eskers/moraines aquifères en région et par extension, l’approvisionnement en eau potable d’une partie de la population. Mais l’aseptisation de ces sites ou le déplacement des matières enfouies seraient des opérations très coûteuses et les acteurs locaux ne disposent probablement pas des ressources nécessaires. Actuellement, aucun cas de contamination d’eau souterraine par d’anciens DET n’a été répertorié en région. Il s’agit donc ici d’un problème potentiel, ce qui peut constituer un fort incitatif à choisir le statu quo. Par contre il faut garder à l’esprit que pour ce type de contamination, les mesures préventives sont beaucoup plus efficaces que les mesures curatives. Une fois contaminées, les eaux souterraines sont extrêmement difficiles à restaurer, quand ce n’est pas tout simplement impossible. De plus, l’eau souterraine circule très lentement et les mailles du réseau de surveillance de la qualité de l’eau souterraine en région sont très larges, ainsi une contamination peut mettre très longtemps avant d’être détectée.

Il est donc très important de bien cerner l’étendue de la problématique et d’étudier l’éventail complet des différentes options d’aseptisation et des coûts et bénéfices associés à chacune. Il existe présentement très peu d’information compilée sur les DET régionaux. De plus, leur évolution en temps réel n’est pas documentée, c’est-à-dire que le niveau de contamination des eaux souterraines associées à chaque site demeure inconnu. Finalement, la question de la responsabilité d’une éventuelle contamination demeure obscure. Cette question se pose très simplement : Si l’on démontre que la source d’eau potable X est contaminée par l’ancien DET/dépotoir Y, qui paie la facture?
  • Les contribuables qui ont utilisé le DET/dépotoir pendant sa phase active?
  • L’ancien gestionnaire du DET qui s’occupait des activités quotidiennes et qui a supervisé la fermeture?
  • L’actuel fournisseur d’eau potable, qui a la responsabilité d’assurer la qualité de l’eau fournie?
  • Le MDDEP (autrefois ministère de l’Environnement) qui a élaboré et appliqué la législation de l’époque?
  • Autre

Les recommandations de la SESAT
La SESAT recommande de compiler sans délai un répertoire complet des informations pertinentes sur les 65 anciens DET (volumes enfouis, type de déchets, années d’exploitation, etc.) et de jumeler ce répertoire à d’autres couches géomatiques d’aménagement du territoire, notamment les sources d’alimentation en eau potable, afin de cerner les sites les plus problématiques. Une fois les priorités bien définies, la région devra mettre en marche de mesures préventives, coordonnées et hiérarchisées afin de sécuriser d’abord les accès à l’eau potable et éventuellement l’ensemble des anciens DET régionaux.



Sous-évaluation et surexploitation de l’eau municipale

Le lien eau souterraine ≈ eau municipale en Abitibi-Témiscamingue
En 2010, 73,4 % de la population de l’Abitibi-Témiscamingue est approvisionnée en eau potable par les eaux souterraines. Cette proportion varie fortement d’une MRC à l’autre, allant de 100 % dans la MRC d’Abitibi à seulement 30,2 % sur le territoire de la Ville de Rouyn-Noranda, dont la principale source d’eau potable est actuellement le lac Dufault (eau de surface). Il existe donc un lien très fort entre eau souterraine et eau potable en Abitibi-Témiscamingue. Au Canada, les services d’eau potable sont assumés par les provinces et territoires, mais le Québec comme la plupart de ses homologues délègue ses responsabilités et certains pouvoirs aux municipalités. Ce sont donc les municipalités qui assurent la gestion quotidienne.

En 2004, Environnement Canada procédait à une enquête pancanadienne sur l’eau potable et les eaux usées de 2400 municipalités du pays. L’ensemble des résultats ainsi que deux rapports sommaires tirant les principales conclusions de cette large enquête sont accessibles sur le Site web de l’eau douce d’Environnement Canada. Cette base de données inclut les vingt-quatre municipalités les plus populeuses d’Abitibi-Témiscamingue. Les plus petites n’ont pu fournir que des informations limitées, mais Rouyn-Noranda, Val-d'Or, Amos, La Sarre, Malartic, Senneterre, Témiscaming, Ville-Marie et St-Bruno-de-Guigues ont pu fournir une image plus complète.

Consommation de l’eau municipale au Canada

Saviez-vous que des 13 provinces et territoires canadiens, le Québec se classe au 3ème rang pour sa consommation d’eau municipale per capita!

Consommation d'eau municipale au Canada

À l’échelle nationale, le Québec se classe assez mal, avec la troisième plus grande consommation totale, derrière le Nouveau-Brunswick et le Yukon. Pour ce qui est de la consommation résidentielle, avec 424 litres par personne par jour, le Québec consomme à peu près autant que le Nouveau-Brunswick et la Colombie-Britannique. Le Yukon et Terre-Neuve-et-Labrador sont les provinces les plus gourmandes pour l’usage résidentiel.

Tarification de l’eau municipale au Canada

Saviez-vous que des 13 provinces et territoires canadiens, c’est au Québec qu’on paie le moins cher pour nos services d’aqueduc et d’égouts!

Tarification de l'eau municipale au Canada

C’est au Québec que les coûts intégrés d’aqueduc et d’égouts sont les moins élevés : 19,90 $ par mois par résidence pour l’adduction et l’évacuation de 25 m3 d’eau par les municipalités. Les Québécois bénéficient ainsi de tarifs correspondant à la moitié de la moyenne canadienne, soit 40,47 $ par mois par résidence pour l’adduction et l’évacuation de 25 m3 d’eau.

Consommation et tarification de l’eau municipale à l’international

Saviez-vous qu’un Canadien consomme 6 fois plus d’eau municipale qu’un Français, mais est facturé 4 fois moins cher!

Consommation et tarification d'eau municipale internationale

Finalement, si le Québec fait figure d’une province dont les municipalités font une gestion relâchée par rapport aux moyennes canadiennes, le Canada se démarque lui aussi sur le plan international comme un pays où l’eau municipale est consommée de façon abondante et facturée de façon minimale. Cette figure démontre également que des prix plus justes s’accompagnent généralement d’une consommation plus parcimonieuse. Au Canada, les prix insuffisants engendrent la surconsommation, une protection inadéquate de la ressource et un manque d’innovation.

Les recommandations de la SESAT
Il existe une foule d’actions qui pourraient être entreprises pour améliorer la gestion municipale de l’eau potable au Québec et notamment en Abitibi-Témiscamingue. L’ensemble des propositions de la SESAT peut être retrouvé aux pages 171-175 de l’état de situation que vous pouvez trouver sous l’onglet publications de notre site Internet. De façon générale, on peut les regrouper sous deux grands objectifs :
  • D’abord il faut calculer une fois pour toutes, de façon objective et intégrée, le prix réel des services d’eau fournis dans chaque municipalité.
  • Ensuite il faut responsabiliser les gestionnaires et les consommateurs et établir une tarification juste et équitable.

Sources :
Environnement Canada, Direction générale de l’intendance environnementale. 2007a. Rapport de 2007 sur l’utilisation de l’eau par les municipalités. 12 p.
Environnement Canada. Direction générale de l’intendance environnementale. 2007b. Rapport 2008 sur la tarification municipale de l’eau. 21 p.
Environnement Canada. 2009a. Le site web de l’eau douce, http://www.ec.gc.ca/WATER/f_main.html
Le Conseil des académies canadiennes. 2009a. La gestion durable des eaux souterraines au Canada. – Rapport intégral. 337 p.